[
A Propos de Sans-Visage (Kaonashi) - Interpretations
] |
Osbodiar
: Je suis allé spécialement revoir le film pour le Sans-visage.
Il veut plaire a Chihiro c'est vrai, mais dans quel but ? Elle accepte
de lui la plaque du concierge des bains, mais refuse l'or sur lequel
les autres personnages se ruent. Qu'arriverait-il si elle acceptait
les pépites d'or? Les personnages de Miyazaki ne sont jamais
tout bon ou tout mauvais... Le message que j'en ai retenu c'est qu'il
faut être "réceptif" au mal pour en être
victime (j'ai pas dit consentant attention).
Sinon une des explications quant a la non-agressivité du sans visage à l'égard de Chihiro pourrait être que c'est elle qui le laisse rentrer a l'intérieur des bains... il se sent peut-être redevable (c'est simpliste comme explication, mais bon faut explorer toute les pistes). En tout cas plus que le coté bon ou mauvais de ce personnage, ce que j'en retiens c'est qu'il est la démonstration du changement de Chihiro : au début c'est une petite fille un peu irréfléchie qui le laisse rentrer sans en avertir personne... A la fin elle prend ses responsabilités et l'emmène avec elle car comme elle le dit c'est l'établissement des bains qui le rend comme ça. Elle est devenue responsable, prend des initiatives et en ce sens la scène du train est sûrement la plus chargée en symbole. Hors de l'établissement des bains et loin de ses occupants cupides, le sans visage sera inoffensif : le mal a besoin d'un environnement propice (et malsain) pour se développer. |
Camfre : Au début, il n’y a que Chihiro qui le remarque, il erre comme un spectre puis Chihiro l’invite dans l’établissement. Il comprend qu'elle a besoin d'une plaque pour obtenir un bain médicinal et il lui en donne une qu'elle l’accepte. Ensuite, il lui en offre en profusion et elle le surprend en lui expliquant qu'elle n’en veut qu’un ! Après le passage du dieu putride, il découvre que les gens sont complètement accro à l’or et il va s’en servir pour les rendre serviles et les engloutir. Ce qui est intéressant, c’est que le sans-visage n’existe pas aux yeux des gens sauf à Chihiro et que c’est uniquement par le bien matériel qu’il va être reconnu et vénéré par les autres. Le sans-visage n’invente rien, il ne fait qu’observer les gens et les confronte à leur propre cupidité et matérialisme. Et si il les bouffe ensuite, ce n‘est que pour montrer l’absence totale de méfiance que nous avons vis à vis de l’argent ; nous sommes tellement aliéné par l’argent que celui-ci nous bouffe littéralement. Le sans-visage dévore, dévore mais a toujours faim. En constatant son impuissance face à la spontanéité et l’innocence de Chihiro, il se rend compte qu’il s’est embarqué dans la mauvaise voie. Il suivra Chihiro dans son voyage vers la maturité et la sérénité ou il prendra sa place naturellement. Le sans-visage est donc le pendant plus sombre mais indispensable de Chihiro. Ils découvrent la vie tout les deux en parallèle. Le sans-visage fait l’expérience de la solitude, de l’égoïsme, de la cupidité, de l’asservissement, de l’appropriation pendant que Chihiro découvre le travail, la discipline, la dureté, le respect, la volonté et l’amour. Le sans-visage est quelque chose enfoui en nous , un mystère, une sorte de vague à l’âme permanent, une tristesse, une solitude qu’on essaye de se cacher ou d’évacuer par tout les moyens mais qui habite en chacun de nous et avec laquelle il faut composer. |
Hascah : Mon impression est plus une sensation viscérale qu'une réflexion... Avant toute chose, Miyazaki affirme que le Sans-visage ("Kaonashi") symbolise le Japon moderne. A mon humble avis, beaucoup de japonais n'adhèrent plus aux valeurs de la société dans laquelle ils vivent. Ils se contentent de faire ce qu'on attend d'eux et se réfugient dans la sous culture des dessins animés et des jeux vidéos. Mais l'avenir d'une patrie ne peut pas reposer sur des gens qui n'ont pas le sentiment d'oeuvrer dans la continuité de l'Histoire de leur pays. Masamune Shirow dirait qu'ils ont choisi de sacrifier l'avenir de leur pays à leur propre égocentrisme... Si le "Sans-visage" porte un masque (j'ai remarqué que le revers est blanc), c'est probablement... parce qu'il n'a réellement pas de visage ! Avec son masque, il indique juste la position de sa tête à son interlocuteur et c'est d'ailleurs l'endroit que vise Yûbaba quand elle l'attaque avec sa boule de feu. Il n'a pas d'identité ni de nom et on voit bien qu'il en souffre ("Je me sens seul..." ). Il est probable qu'il ait presque tout oublié de son passé, ce qui m'a autant dérangé que de voir l'ombre de la petite fille qui attend quelqu'un en se demandant si cette personne ne l'a pas oublié... Ce n'est pas parce qu'il fait pitié qu'il faut le réhabiliter. En effet, je pense que le Sans-visage représente quelque chose de plus grave qu'une âme perdue qui cherche la rédemption. Il y aura probablement des gens qui ne seront pas d'accord avec moi, mais dans la mesure où j'ai interprété ceci avec mes tripes, j'estime avoir capté un message consistent... Je tiens à dire qu'il n'y a pas de connotation sexuelle dans le travail de Miyazaki et c'est en partie ce qui en fait sa pureté (contrairement à Mamoru Oshii). Mais je crois comprendre que cette fois, le maître a voulu à la fois mettre en garde un public féminin jeune, de même qu'un public masculin plus âgé. Voilà mon idée : Le "Sans-visage" prend parfois les traits d'un businessman américain (il achète ce qui lui plaît, il n'a pas la moindre patience et il ne comprend rien à l'art) ... mais dans l'ensemble il incarne l'OTAKU, à savoir le fan obsédé d'animés qui vit entre quatre piles de K7 ! Je regarde des dessins animés japonais depuis Goldorak et je peux dire sans aucune gloire que je les connais bien. Je me suis donc identifié à contrecoeur avec le "Sans-visage"... Ce personnage n'est pas mauvais dans le fond, mais il a développé plusieurs vices dont le plus dégoûtant est de porter son obsession sur une jeune fille. Miyazaki s'était déjà mis terriblement en colère contre des apprentis metteurs en scène qui n'étaient pas capables de bonnes intentions vis-à-vis de leurs personnages féminins. [cf interview dans le numéro HS n°3 'spécial ghibli' d'Animeland]. Certains de ses collaborateurs lui ont même demandé pourquoi les femmes n'étaient pas plus souvent agressées dans ses films (ce qui est monnaie courante dans le reste de la production animée). Je crois qu'il est impossible d'ignorer que le "lolita complex" est un phénomène qui reste très souvent à la base des arguments commerciaux d'un dessin animé. Ne dites pas que ce n'est pas vrai en me citant le Tombeau des Lucioles, cette maladie a infiltré l'inconscient de tous les fans de manga à un état d'avancement plus ou moins important J'en suis déjà dégoûté à tel point que je boycotte un grand nombre de produits japonais au même titre que les super productions américaines, purs produits de cette culture de dégénérés du business. Je crois que Miyazaki a fait passer un message direct tellement viscéral qu'on ne le comprend qu'inconsciemment. Dans l'histoire, Chihiro refuse de l'argent d'un inconnu (ce que ne font pas certaines jeunes japonaises qui veulent se payer un sac à la mode). En plus de ne pas céder au pouvoir de l'argent, elle aide le Sans-visage en le menant sur le droit chemin. (alors qu'il dégoûte tous les gens du Palais) Il y a donc un autre cochon dans l'histoire : Ce "Sans-visage" est un porc. Ce qui le sauve du mépris, c'est le fait qu'il a une prise de conscience terrible au moment de monter dans le train. Il est rongé par le vice et il est en quête d'identité. Mais la première fois que j'ai vu le film, j'avoue que je n'ai rien compris et que j'ai pris ce personnage au premier degré. En fin de compte, pourquoi accepte-t-il de rester chez Zéniba ? Peut-être qu'en revenant à l'essence des choses, il comprend qu'il a une chance de se reconstruire une identité. Car de la même façon qu'un businessman s'imagine ne rien avoir à faire dans une campagne perdue, "Sans-visage" n'aurait jamais été s'aventurer seul près de la "Maison du Fond du Lac" où vit Zéniba. Sinon, je crois que c'est bien que le Sans-visage ait au moins la possibilité de vomir en paix. Ce qu'il avait ingurgité n'avait rien de bon de toute façon (les plats étaient préparés à la chaîne dans le but de faire de l'argent)... Comme lui, il y a probablement des choses dans notre passé que nous aimerions recracher et oublier définitivement. Mais peut-être qu'il n'y a pas d'expérience douloureuse qui mérite d'être effacée de la mémoire. C'est notre histoire. Si nous l'oublions volontairement et nous risquons de perdre nos racines , comme le Sans-visage encore une fois qui n'a pas les pieds sur terre ni au sens propre ni au sens figuré. |
Mister : En fait Sans-Visage est une âme perdu qui erre entre le monde des morts et des vivants. Quand il voit Chihiro, il veut qu'elle lui révèle son secret pour devenir humain (il croit que c'est un esprit qui a trouve le secret pour devenir humain). Sans visage a beau manger et manger, même des esprits humains , il n'arrive pas a "s'incarner", c'est le message qu'il exprime, et il est prêt à payer Chihiro très cher pour lui vendre son secret. Celle-ci lui dit qu'il faut admettre sa nature et ne pas chercher a ressembler a ce qu'on est pas (Quête d'identité : le thème du film). Sans visage a compris la leçon de Chihiro et il décide d'admettre sa nature, et que toute chose dans la Nature a une utilité, la sienne sera de servir la soeur de Yûbaba. |
T. U : Le sans-visage reflète bien la complexité de l'être humain. Je retrouve dernière le sans-visage un autiste ou un être trés timide dont le masque n'est qu'une illusion. Le masque blanc et sa petite voie calme donnent l'impression d'un personnage sympathique, qui refoule ses sentiments pour Chihiro. On découvre en lui une autre personnalité lorsqu'il avale la grenouille. Le masque semble disparaisse soudainement pour ne laisser voir que sa gigantesque gueule, il n'est plus timide et parle beaucoup plus fort. Je l'aurais plutôt appelé le faux-visage à cause de son masque, d'ailleurs l'étymologie du mot "masque" viendrait de l'italien "maschera" (faux-visage). Le sans-visage s'appellerait sans visage car il a un faux-visage? J'adore ce personnage pour son aspect lunatique. Il change d'humeur. Mais derrière son masque se cache bel et bien une personnalité. On peut aller jusqu'à se poser de véritables questions sur notre propre visage. Notre visage ne reflète peut-être pas notre véritable personnalité. Le masque du sans-visage ne reflète pas sa personnalité. Le masque blanc fait opposition à son corps noir. Je me demande si sa personnalité ne change pas lorsqu'il avale les choses et les gens. Une personnalité ambiguë, c'est ce qui définit le plus simplement notre sans-visage. Miyazaki semble avoir voulu représenter notre société à travers ce personnage. Le sans-visage m'évoque le fameux "masque social", la persona telle que les Romains l'appelaient et voulait dire aussi masque. Chez les romains, toutefois, persona se rapportait à l'amplification sonore du "porte-voix" contenu dans le masque. A l'inverse le sans-visage a une toute petite voix timide lorsqu'il parle avec son masque. Si éventuellement Miyazaki avait voulu véhiculer l'idée de la société (sans-visage) qui cherche à corrompre l'esprit d'une jeune fille (Chihiro) cela voudrait dire que Hayao donne sa version de l'archétype de la persona. En psychanalyse, l'archétype de la persona défini par Jung est inspiré de la persona romaine. C'est le contenu de l'inconscient collectif qui apparaît dans les productions culturelles d'un peuple, dans l'imaginaire d'un sujet; dans "le voyage de Chihiro" le sans-visage représenterait l'inconscient collectif que notre société véhicule, cette société "marche" sur le personnel des bains avec le désir de l'or et de la richesse, mais pas sur Chihiro. Le sans-visage se rapproche aussi bien de la définition romaine de la persona avec le masque que de l'archétype de la persona de Jung, c'est peut-être involontairement que Miyazaki arrive à joindre les deux bout avec merveille. Le théâtre romain a un point commun avec le théâtre Japonais (Nô) c'est qu'il se joue avec des masques. Le Nô à l'inverse du Kabuki se joue avec des masques et cache les expressions de l'acteur comme le masque du sans-visage cache ses expressions. Je pense donc que Miyazaki s'est aussi inspiré du théâtre japonais. Je termine avec une pensée venant du Zen japonais qui m'évoque le sans-visage : tout homme a un vrai visage, un visage originel qui est caché par son visage ordinaire, masque posé sur la vérité de son être. D'où toute l'ambiguïté fondamentale du masque qui révèle nos désirs les plus cachés au moment du carnaval, qui montre donc notre visage "noir" le plus caché, mais cache notre "moi de lumière" dans notre figure quotidienne. |
[ 26 Mai 2004 - E-Mail ]